Mardi 10 novembre 2009

Francophone… Qui dira aujourd’hui la charge de sang, de mort, de haine et de résignation que contient ce mot ? Qui expliquera ce que cet adjectif signifie pour notre génération de jeunes africains francophones exclusifs qui ne parlent plus que cette seule langue, canal par lequel transitent tristesse, joie et amertume ? Qui dira aux autres que nous nous sommes irrémédiablement mis à l’école francophone et avons, nous aussi, appris « l’art de vaincre sans avoir raison ».

 

Francophone parce qu’en 1842, pour narguer les Britanniques installés en Côte d’Or, un officier de marine Français, le cruel et sanguinaire, le très noble et très distingué, comte Édouard Bouët-Willaumez, créait un protectorat français dans cette région du Golfe de Guinée qui deviendra le pays où je suis né.

 

Francophone parce qu’après les Portugais en route pour l’Inde, qui baptisèrent ces terres du terrible nom de « côte des méchants hommes » et y créèrent Sassandra, San Pedro et Fresco, villes côtières aujourd’hui oublieuses de cet héritage, après les Hollandais et les Anglais, en 1893 cette contrée devint protectorat français, parce qu’en 1940 des volontaires ivoiriens s’engagèrent auprès du Général de Gaulle, parce qu’en 1943 Vichy ne contrôlait plus ces terres. Identité ? Francophone.

 

Ivoirien par le droit du sang, comme Ghanéen et Libérien génétiquement parce que mon sang vient autant des anciens clans guerriers Akan du Sud de la côte d’Ivoire et du Ghana que des indociles peuplades Krou de l’Est du Libéria. Dans l’ADN une inappétence pour l’esbroufe et une inaptitude  au compromis.

 

Ivoirien dans la douleur et la colère, dans l’impossibilité de défendre un pays vautré dans le racisme ethnique et la xénophobie. Je sais qu’il y a des mots-dagues comme il y a des mots-valises, des mots menteurs et perfides qui voilent la latence des exclusions et des haines. J’ai fini par comprendre qu’il vaut mieux parfois, ne pas toucher à la hache. Ivoirien par l’apprentissage des vertus de la tolérance. Identité ? Ivoirien.

 

Catholique devenu, à force de génuflexions et de pater noster murmurés les nuits d’insomnie et de maladie, par le baptême et le carême. Simplement, naturellement sans jamais se poser de question. Puis agnostique fervent et violent dans le rejet des abbés qui bondieusent et pontifient pendant que le Fils de l’Homme devient colifichet ridicule, poster, bouteille d’eau bénite ou pin’s. Lecteur précoce et attentif du Coran mais triste à en mourir de ne pas être Juif. Identité ? Monothéiste.

 

Étranger depuis si longtemps qu’il ne fait pas bon s’en souvenir. Enfant d’une guerre vécue par procuration. Ancien enfant de troupe par nostalgie, pour les traumatismes subis, vécus, infligés, par les coups reçus, rendus, oubliés, par les saluts au drapeau, par la marche au pas et le champ de tir. Sénégalais par courtoisie.

 

 

Francophone par la naissance et l’éducation, par infortune et par miracle, Hispanophile par pur orgueil, Ivoirien de nationalité, africain dans de rares moments de faiblesse, noir quand j’en ai envie. Je suis tout cela et tellement plus pourtant. Un ramassis de chair, de sang, d’eau et d’os, de sperme, de larme et d’agressivité apprivoisée : « un homme, fait de tous les hommes et qui les vaut tous et que vaut n'importe qui».

 

Que l’on me demande ma nationalité et je tendrai mon passeport. Que l’on s’enquiert de mon pays natal et j’indiquerai Abidjan. Que l’on s’étonne de mon accent et je pointerai Dakar-Bango, sur une carte.

 

Mais ne me questionnez pas sur mon identité, elle change tout le temps.

Par ralph - Publié dans : Coup de Gueule - Communauté : Intime et décalé
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